Sulawesi: bienvenue chez les Bajos

La pirogue, un simple tronc d’arbre évidé, glisse avec agilité sur les flots. Devant nous, au milieu du lagon, se profilent deux cabanes en bois construites sur pilotis et protégées par un peu de mangrove. Autour d’elles, rien, si ce n’est la mer, une barrière de corail et quelques îlots disséminés au loin. Il n’y a pas à dire, l’immersion sera totale. Bienvenue chez les Bajos, « les gitans de la mer » !

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Nous voici sans doute dans l’un des endroits les plus reculés de notre voyage, à Tumbak, au fin fond de l’île indonésienne de Sulawesi… Si nous avons fait tout ce chemin, c’est parce que nous étions curieux de vivre quelques jours côte à côte avec l’ethnie bajo, que j’avais pu découvrir une première fois dans l’émission « Rendez-vous en terre inconnue ». Yoan, un expatrié français marié à une Bajo et grâce à qui nous sommes ici, nous prévient d’emblée : « Etre Bajo, c’est plus qu’une culture, c’est un mode de vie. ».

Nous voici arrivés au pied des cabanes sur pilotis. Nous nous extirpons de la pirogue grâce à une échelle sommaire et prenons la mesure des prochains jours. Entre les lattes de bois, nous voyons l’eau. Les premiers pas ne sont pas rassurants d’autant que les planches craquent. C’est ici que nous mangerons, dormirons, vivrons. Il faudra s’habituer à passer avec agilité sur les pontons, à ne pas prendre peur lorsque les maisons tremblent sous le coup d’une bourrasque, à trouver son équilibre sur les pirogues… Il faudra également s’adapter à cet environnement particulier où les gestes du quotidien deviennent parfois un véritable défi. Pour la vaisselle, un seau jeté dans la mer que nous remontons à la corde ; pour les toilettes, un trou au-dessus de l’eau ; pour la douche, un baquet d’eau douce et une cruche…

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La pirogue repart, nous laissant seuls dans notre nouveau « chez nous ». Ce qui nous frappe en premier lieu, c’est le calme qui nous entoure. Pas un son si ce n’est le ressac de la mer. Le paysage, en face de nous, laisse rêveur : sur la gauche, une grande baie au fond de laquelle est construit le village bajo, en grande partie sur pilotis également et au milieu duquel se dresse une mosquée au toit doré et, à droite, la silhouette imposante d’un volcan encore en activité. Nous restons assis, en silence, à regarder l’horizon et voir le jour qui décline peu à peu. Mais, petit à petit, nous nous apercevons que l’endroit n’est pas si désert de vie qu’il n’y paraît. Des oiseaux bruissent dans les feuillages de la mangrove, des petits poissons cardinaux sortent de leur cachette, un gros oursin noir déploie ses épines… et une tête de murène apparaît entre les roches.

A la tombée du jour, la pirogue de Yoan réapparait. Il nous apporte le repas du soir, préparé par sa belle-mère bajo. Au menu : des poissons fraichement pêchés, des sortes de nouilles épicées, du riz et du sambal (condiment à base de piment). Nous nous réjouissons de goûter à tout cela. Yoan nous explique en riant qu’après quelques années, on se lasse de ces saveurs car les Bajos sont en réalité très difficiles en terme de nourriture : en dehors du poisson, rien ne trouve grâce à leurs yeux…

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Avant de repartir, Yoan nous demande de nourrir les murènes (…parce qu’il y en a plusieurs !?) avec nos restes. Ce sont un peu les animaux de compagnie du coin… Cela nous fait rire ! Et lorsque nous nous exécutons en lançant dans l’eau les têtes de poissons que nous n’avons pas mangées, nous assistons littéralement à un combat de murènes. C’est à celle qui en aura le plus. La plus grosse remporte le prix et retourne se cacher dans sa grotte sous-marine, en ne laissant apparaître que sa gueule grande ouverte. Peu docile l’animal.

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Le soir tombe et nous voyons peu à peu apparaître les lumières du village bajo. Nous avons à notre disposition un peu d’éclairage provenant de 2 petits panneaux solaires mais nous décidons de rester dans le noir pour voir monter les étoiles dans le ciel et « s’allumer » le plancton fluorescent. La mer scintille autant que le ciel. Un moment magique que nous n’oublierons pas de si tôt. Nous entendons des clapotis de poissons qui sautent hors de l’eau et les planches de la cabane craquer. C’est avec ces bruits inhabituels que nous nous endormons.

Le lendemain matin, c’est Yoan, matinal, qui nous réveille. Il fait beau et il souhaite nous emmener, avec son beau-père, faire un peu de snorkeling. Nous montons à bord de la pirogue et devons tout d’abord nous frayer un chemin à travers un véritable champ de bouteilles en plastiques soigneusement alignées sur la mer. Yoan nous explique que ces dernières servent de flotteurs aux algues cultivées par les Bajos. Ceux-ci se sont reconvertis ces dernières années dans la culture d’algues (utilisées comme liant par l’industrie agro-alimentaire et pharmaceutique) d’une part car ils se sédentarisent peu à peu et, d’autre part, car ils ne peuvent plus vivre de leurs anciennes activités. Historiquement, les Bajos étaient connus pour leur commerce de poissons exotiques (pour les aquariums), de perles, de coraux rares, de carapaces de tortues et du produit de leur pêche. La plupart de ces activités sont désormais devenues illégales et les ressources commencent tout doucement à s’épuiser… les Bajos doivent donc trouver de nouveaux moyens de subsistance. Beaucoup continuent néanmoins de vivre de la pêche (à la dynamite notamment !).

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Nous passons devant le village bajo, beaucoup de pirogues sillonnent déjà les flots à cette heure matinale. Nous continuons notre route et accostons une petite île rocheuse, Pulau Puntein. Yoan nous emmène pour un peu de snorkeling. Il veut particulièrement nous montrer une « nurserie » de requins à pointe noire. Les mères viennent y pondre leurs œufs et les petits peuvent y grandir protégés du courant et des prédateurs potentiels. Nous entrons dans l’eau et devons remonter le courant. Je peine clairement à suivre Yoan et Jonathan, plus forts que moi et équipés de palmes que je n’ai pas. L’effort est intense pour parvenir à rester dans le sillage des deux hommes, si bien que je reste un peu à la traîne. De plus, les vagues s’intensifient, je fais donc signe à Jonathan que je souhaite faire demi-tour. Nous regagnons la plage. A peine sortis de l’eau, Yoan nous apostrophe, excités : « vous avez vu la dizaine de requins ? ». Nous n’osons pas lui répondre que, concentrés sur l’effort, nous n’avons rien vu du tout (ou alors une silhouette lointaine pour Jonathan). Nous sommes un peu déçus quand même de les avoir « ratés » de si peu mais la zone est trop difficile pour que nous y retournions. Qu’à cela ne tienne, Yoan nous emmène dans une autre partie du bassin, beaucoup plus facile. Celui-ci est réputé pour la diversité de ses coraux et nous ne pouvons qu’approuver : une fois de plus, nous sommes médusés par la diversité des formes et des couleurs des coraux

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Revenus sur la plage, Yoan nous explique qu’il s’emploie à faire revivre les coraux dans toute cette région depuis maintenant une dizaine d’année. Il a encore beaucoup de détracteurs parmi les Bajos car la pêche à la dynamite reste une tradition bien ancrée, malgré des morts et des blessés chaque année. Néanmoins, Yoan nous dit voir petit à petit un changement dans les mentalités de ces « gitans de la mer » qui commencent à comprendre l’intérêt (touristique notamment) que peut rapporter un milieu marin protégé.

Yoan nous propose de prendre un peu de hauteur en grimpant sur le pic rocheux de Pulau Puntein. Bien qu’équipés uniquement de tongs, nous le suivons bien volontiers. Lui est à pieds nus et grimpe en un clin d’oeil au sommet du roc. Pour nous, c’est une autre histoire. Nous dérapons à maintes reprises sur la pente gravillonneuse et devons escalader le pic en nous accrochant aux herbes disponibles. Enfin en haut, nous évitons de penser à la descente qui nous attend (qui sera d’ailleurs laborieuse !) et profitons du magnifique paysage qui nous entoure. En bas, nous voyons notre pirogue échouée sur la plage de sable blanc. Et autour de nous, le bleu éclatant de la mer. Dans le lointain, nous devinons encore le village bajo.

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Nous décidons de rentrer aux maisons sur pilotis. Entretemps, la mer s’est un peu levée. Notre petite embarcation est malmenée, de droite et de gauche. Nous recevons des trombes d’eau sur nous, comme si une main invisible nous jetait des seaux d’eau. Et pourtant, moi qui avais eu peur sur le bateau aux Gili, je suis à mon aise sur cette simple pirogue de bois. C’est qu’elle est conduite par le beau-père de Yoan, un Bajo qui a passé sa vie à naviguer sur la mer. Je sais que je peux avoir confiance et que, quoiqu’il arrive, il nous ramènera à bon port.

De retour aux pilotis, nous improvisons une petite sieste sur les hamacs. Le soir venu, deux nouvelles occupantes françaises arrivent dans la cabane à côté de nous. C’en est fini de nos soirées silencieuses à contempler les étoiles et le plancton qui scintille. Mais les deux nouvelles venues sont des expertes en biologie marine et en plongée (l’une en a d’ailleurs fait son métier). La discussion entre elles, Yoan et nous tourne donc autour du milieu marin. C’est à qui a vu telle ou telle espèce ou plongé à tel ou tel endroit… A ce petit jeu, je suis vite distancée. Rappelez-vous, mon premier snorkeling date d’il y a à peine quelques mois… Je finis donc par m’éloigner du groupe, bientôt suivie par Jonathan, pour mettre les photos de la journée sur mon ordinateur. C’est à ce moment que le beau-père de Yoan, resté en retrait jusqu’ici, vient se planter derrière moi. Nous n’avons aucun moyen de communication à notre disposition (il ne parle ni anglais ni même indonésien…) mais je comprends qu’il a envie de voir les photos du jour et je m’exécute. Il semble aussi très impressionné par mon ordinateur. Nous passons un très bon moment à rire en regardant les photos, notamment celles que j’ai prises de lui. Lorsque la série est terminée, il reste assis devant l’écran à attendre que quelque chose se passe. Je décide alors de lui montrer des photos de notre vie en Belgique. Il est très curieux et nous passons réellement un bon moment de partage.

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Le lendemain matin, plusieurs plongées sont prévues. Jonathan embarque donc avec les deux Françaises pour la matinée. N’étant pas plongeuse et n’ayant pas très envie de faire du snorkeling toute seule, je décide de rester sur notre terrasse sur pilotis pour lire un bon livre dans l’un des hamacs. Le beau-père de Yoan semble terriblement déçu que je ne les accompagne pas. Il m’appelle par mon prénom et me fait signe plusieurs fois de les rejoindre. Je lui explique par mime que je ne plonge pas mais il insiste. Je dois maintenir mon refus sans parvenir à lui donner d’explication, c’est un peu frustrant.

A peine l’équipe partie, je m’aperçois… qu’ils ont emporté toute l’eau douce à ma disposition ! Ici, au bout du monde, je ne dispose d’aucun moyen de communication pour les avertir. Plus rien à boire avant leur retour donc… qui ne vient pas. Les heures défilent et il est déjà plus de 15h. Jonathan m’avait dit être de retour vers midi, je commence donc à m’inquiéter en espérant qu’il n’y ait pas eu un accident. Surtout que me voilà seule au milieu de la mer, sans eau potable ni nourriture, ni moyen de communication ni même bateau… pas terrible. Je suis donc soulagée lorsque je les aperçois à l’horizon. Avant même que Jonathan ne débarque, je remarque son sourire énorme : les plus belles plongées de sa vie me dira-t-il. On vous laisse admirer la photo ! (et dire qu’il a failli perdre sa camera GoPro, tombée dans la mer, et que c’est le beau-père de Yoan qui a plongé en apnée et l’a retrouvée !).

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Le soir venu, Yoan décide de manger avec nous. Les Françaises, des Sudistes, ont amené du pastis avec elle. Nous trinquons joyeusement. Surréaliste. Nous apercevons dans l’eau qui nous entoure un poisson particulier (comme avec des voiles). Cela fait déjà plusieurs fois que Jonathan et moi le voyons autour du bungalow et le trouvons particulièrement joli. Nous profitons de la présence des expertes en biologie marine pour le leur montrer. En chœur, elles s’exclament : « c’est un Lion Fish. Venimeux. Ne surtout pas approcher ! ». Ah bon… Quelques minutes plus tard, c’est un requin que nous verrons passer au pied du bungalow. Et, cette fois, nous l’avons bien vu (contrairement aux deux Françaises qui nous jalouseront un petit peu…) !

Capture d’écran 2016-05-08 à 07

Le lendemain est déjà le jour du départ. Après un peu de snorkeling autour du bungalow, nous repartons avec la pirogue qui nous avait amenés. Le beau-père de Yoan se précipite pour m’aider à en descendre (il a une sacrée poigne d’ailleurs !). Il semble un peu chagriné de notre départ mais les au revoir se font silencieusement. Il est temps pour nous de partir. Nous sommes heureux d’avoir côtoyé d’un peu plus près ce peuple de la mer. Notre seul regret sera de ne pas avoir été réellement en immersion au sein d’une famille, comme nous l’avions fait pour les nomades des steppes, en Mongolie, mais ce sera pour une autre fois…

Mag

p.s.: Si vous aussi vous désirez vous rendre à Tumbak dans une des cabanes sur pilotis de Yoan, c’est par ici que ça se passe!

Et si vous avez envie d’en connaître plus sur Tumbak ou de lire une autre expérience de voyageurs à ce sujet, n’hésitez pas à aller jeter un oeil sur le blog de one day one travel.

2 réponses à “Sulawesi: bienvenue chez les Bajos

  1. Mourir de soif au milieu de l’eau, c’est un peu con, effectivement ! Ici on a un Poids d’Or à côté, et on y trouve tout ! Pas vous ?
    Je reconnais que votre vie est passionnante. Bien plus que gérer la salle de l’entité… Profitez un max ! La bise à vous deux.

    Aimé par 1 personne

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