Bali: Happy Nyepi!

A Bali, il faut être aveugle pour ne pas percevoir la ferveur populaire de l’hindouisme. Offrandes deux fois par jour avec fleurs, encens, riz et gâteaux, nombreuses cérémonies, visites régulières aux temples, autels au sein de chaque foyer… toute l’île vit au rythme du religieux. Cependant peu de voyageurs vivent réellement de l’intérieur cette dévotion quotidienne. Pourtant, un peu malgré nous, nous nous sommes retrouvés plongés au cœur de la fête religieuse la plus mystérieuse de toutes : Nyepi, le jour du silence !

Cette cérémonie célèbre la nouvelle année du calendrier hindou. La vieille de ce jour particulier se déroule le traditionnel Ogoh-ogoh. A l’exact opposé de Nyepi, Ogoh-ogoh, est un moment de pur défoulement. Pendant toute une journée (et une bonne partie de la nuit), tous les Balinais sont de sortie, exhibant en procession d’énormes démons en papier mâché de plusieurs mètres (chaque village passe une année complète à construire le sien), les faisant danser dans tous les sens au son de tambours traditionnels. La procession a pour but de chasser les démons hors de l’île pour une année entière. Mais les Balinais veulent prendre toutes les précautions en matière de démons. C’est pourquoi, le lendemain, le jour de Nyepi, tous les habitants de l’île doivent faire croire que Bali est inhabitée afin que les monstres qui auraient survécu à Ogoh-ogoh partent chercher des victimes ailleurs… Ainsi, pendant 24h, Bali fait le mort et toute activité cesse sur l’ensemble de l’île. Mais nous y reviendrons…

C’est donc par un heureux hasard que nos derniers jours à Bali tombent en plein dans cette période de fête. L’occasion est trop belle pour nous de participer à ce grand événement. Nous voilà donc en route pour notre dernière étape sur l’île, Padang Bai, bien décidés à profiter pleinement de cette occasion unique. Arrivés sur place, nos premiers pas dans le port nous laissent cependant perplexes. Sans en comprendre vraiment la raison, nous observons des centaines de touristes se presser sur les pontons dans l’attente d’un bateau pour les îles Gili, musulmanes, juste en face de Bali. C’est un véritable exode auquel nous assistons, tous les touristes semblant vouloir s’enfuir le plus rapidement possible de Bali…

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Nous nous dépêchons de quitter cette masse pressée pour nous rendre à notre auberge de jeunesse. Les locaux que nous croisons en chemin semblent tout affairés et, constatant que nous restons sur l’île, nous souhaitent joyeusement de vivre un « happy Nyepi ».

A peine le pas de la porte de notre logement franchie, le gérant nous fourre dans les mains une page complète de consignes afin que les touristes ignorants que nous sommes ne commettent pas d’impairs lors de Nyepi. En bref, à partir du lendemain 6h du matin et durant 24h nous ne pouvons pas:

  • Sortir de notre hôtel ou se montrer à la grille de celui-ci (personne de l’extérieur ne doit pouvoir nous voir);
  • Faire du bruit, ce qui comprend parler à voix haute, regarder un film, conduire une voiture, etc. (ou même marcher un peu trop vite, oui oui !);
  • Allumer la lumière ou toute autre source lumineuse comme le téléphone, une bougie ou une gazinière (impossible donc de faire la cuisine !) ;

Rappelez-vous, le but de l’opération est de faire croire aux démons que l’île est inhabitée et, visiblement, les Balinais ne rigolent pas avec Nyepi…

Mais il nous reste plusieurs heures avant le début du jour du silence, et nous nous pressons pour ne rien manquer d’Ogoh-ogoh. Après quelques pas dans la rue, nous sommes directement plongés dans l’ambiance. Nous sommes impressionnés par la taille et l’apparence des monstres en papier mâché, tous plus terrifiants les uns que les autres.

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Les porteurs de ces immenses masses les font tournoyer avec une aisance déconcertante au son d’un orchestre tout aussi endiablé. Nous suivons la file des spectateurs vers la plage afin d’assister au grand final. Et quel final ! Dans une ambiance toujours plus festive, nous assistons à un véritable carnage où les démons sont massacrés, déchiquetés et éparpillés en plusieurs morceaux afin d’en récupérer la tête, trophée de choix pour les participants. Les enfants s’en donnent à cœur joie et bientôt nous voyons flotter un pied sur la mer, nous enjambons un immense bras et écrasons par mégarde plusieurs doigts.

Enfin, amputés de nombreuses parties et ayant perdu de leur superbe, les monstres de papiers finissent dans d’immenses brasiers où en quelques minutes des flammes de plusieurs mètres les consument, ne laissant que des tas de cendres et des morceaux de bambous calcinés. C’est ce moment-là que choisissent les participants pour se jeter dans la mer afin de se rafraichir de cette folle procession qui aura duré pas loin de 5 heures…

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Des images plein la tête nous rentrons à notre logement pour terminer la nuit et démarrer notre « jour du silence ».

Nyepi c’est parti…

A peine sortis de notre chambre vers 9h, nous constatons rapidement que ce jour ne sera définitivement pas comme les autres. Ambiance de monastère bénédictin, tout le monde chuchote en essayant de bouger le moins possible. Nous sommes « enfermés » dans notre hôtel avec les autres touristes qui n’ont pas fui Bali et le manager… L’expérience de vivre en huis clos avec 10 autres inconnus durant 24H dans un espace de 40 m2 (l’espace commun, seul lieu où il ne fait pas trop chaud en pleine journée) risque d’être… intéressante. Nous ne pouvons évidemment pas non plus sortir pour aller manger. Mais notre hôte nous rassure, il a fait des stocks de pancakes, de nasi goreng (riz frit) et de poisson ; nous ne devrions pas mourir de faim…

Chacun se positionne donc dans un espace qu’il tentera de garder pour le reste de la journée. Nous nous dirigeons d’emblée vers deux sofas individuels avec vue sur le seul coin de ciel bleu qu’il nous est possible d’apercevoir. La journée promet d’être… ensoleillée. Après un petit-déjeuner léger, nous sortons livres, carnets et stylos histoire de passer le temps. Nous remarquons très vite que certains de nos voisins n’hésitent pas à utiliser leurs ordinateurs, tablettes ou téléphones. Etonnés, nous questionnons le responsable, qui nous chuchote «si on ne vous voit pas de l’extérieur et que vous ne faites pas de bruit, il n’y a pas de problème ». Nous voilà donc en train de nous contorsionner entre les arbres et les tables pour tenter d’allumer nos appareils électroniques sans être vus de la rue tout en conservant notre petit bout de ciel bleu. Car l’espace commun de l’auberge de jeunesse est bel et bien visible depuis la rue…

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La journée se passe donc comme elle a commencé : lentement. Nos activités principales consistent à lire, dormir, manger et attendre… Chacun essaie de faire passer le temps comme il le peut : certains s’enferment à double tour dans leur chambre, d’autres font les 100 pas en fumant cigarette sur cigarette (en se cachant évidemment, la fumée et la lumière du briquet pouvant se voir depuis l’extérieur), des couples vont même jusqu’à se former sous nos yeux amusés… ennui quand tu nous tiens ! Les seuls moments d’action de la journée sont les passages réguliers des pecalang, sorte de policiers (en fonction uniquement pour Nyepi) veillant au respect scrupuleux de toutes les règles…

Visiblement, les fameux stocks de nourriture s’épuisent vite, le repas de midi est plutôt léger. L’ambiance générale est vraiment particulière car pas un son ne provient de la rue : pas un scooter, pas un bateau, pas un avion, pas un enfant jouant… le silence absolu ! (ponctué par quelques coqs ou chiens rapidement rappelés à l’ordre par leur propriétaire).

C’est vers la fin de l’après-midi que l’inaction devient pesante. Il est de plus en plus difficile de s’occuper et tout le monde commence à s’agiter. Nous commençons à comprendre pourquoi tant de touristes fuyaient la veille vers les îles Gili qui ne connaissent pas Nyepi.

Les heures passent lentement et avec la tombée de la nuit, vers 18h, les règles qui jusque là étaient plus ou moins faciles à suivre deviennent vite un véritable casse-tête. En effet, nous tombons rapidement dans l’obscurité la plus totale. Maintenant plus question d’allumer ne fût-ce qu’un téléphone : la visibilité de l’extérieur étant accrue avec la tombée du jour. Même les rais de lumières sous les portes sont voyants et attirent immédiatement les pecalang, facilement avertis d’une infraction dans une ville (et même un pays !) complètement plongé dans le noir. Armés de torches puissantes (bizarrement les démons ne se préoccupent pas de ce type de lumière !), ils éclairent les visages éberlués des quelques fautifs qui sont contraints de tout couper à l’instant, au risque d’une amende sévère.

Personne n’ose donc bouger de sa place et nous attendons, en silence et dans l’obscurité la plus totale, que la journée se termine. Le manager finit par nous proposer de prendre un repas. Nous nous retrouvons donc avec une assiette dans les mains et une (très) faible lueur de lune pour guider nos bouchées. Au goût, il nous semble que nous mangeons du poisson avec du riz, nous en aurons la confirmation quelques minutes plus tard, lorsqu’un couple tentera d’allumer la lumière dans sa chambre (pensant être à l’abri) et éclairant l’entièreté de l’auberge durant quelques secondes avant de se faire copieusement sermonner par le gérant.

La fatigue finit par nous pousser vers nos chambres avec, on l’avoue volontiers, un peu de soulagement. Par la fenêtre, nous apercevons des myriades d’étoiles, enfin dégagées de toute pollution lumineuse. Le sommeil n’est pas difficile à trouver : tout est silencieux, tout est d’un noir d’encre.

Le matin se lève et il est déjà l’heure du départ. Dans la rue tout est redevenu normal ; le bruit est plus présent que jamais et les touristes, comme si de rien n’était, se pressent le long des embarcadères afin de rejoindre d’autres destinations. Nous montons à notre tour dans le bateau. Au revoir Bali, bonjour les îles Gili !

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Jon (et sa rédactrice en chef, Mag)

2 réponses à “Bali: Happy Nyepi!

  1. Épique ! On retient son souffle en lisant pour ne pas faire de bruit…
    Faudra m’en dire plus qui les couples qui se forment.. sans un mot ? Une technique que je maitrise mal :-). Mais quelle merveilleuse façon d’occuper son temps tout de même. Vite la suite, et là j’y lis Gili !

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