les oubliés de la Puná

5h45, les yeux encore plein de sommeil, je passe la porte de notre logement pour rejoindre Emmanuella, l’une des responsables d’ADRA Equateur. En ce chaud dimanche de décembre, veille des fêtes de Noël, nous prévoyons de nous rendre sur l’île de la Puná située à l’embouchure du Río Guayas et de l’Océan Pacifique, à plus d’une heure de bateau de Guayaquil. Cette île, restée longtemps isolée, ne possède encore que peu d’infrastructures et tire ses principaux revenus de la pêche. Accompagnés de plusieurs bénévoles d’ADRA, dont trois médecins, nous partons distribuer des colis de vivre, de vêtements et de médicaments à une des populations les plus démunies d’Equateur.

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C’est donc plein de motivation que je me dirige vers la grille de l’immeuble. Mais, surprise… celle-ci est fermée par un épais cadenas, nos voisins ayant pensé, assez logiquement, que personne ne devrait sortir se balader à 5h45 un dimanche… Un barreau plié (par mégarde, bien évidemment) et une petite séance d’escalade plus tard, me voilà en route pour mon rendez-vous.

Une fois sur place, je dois me rendre assez vite à l’évidence, je suis seul, dans le noir et, qui plus est, dans l’un des quartiers les plus « chauds » de la ville. Erreur de lieu de rendez-vous ? D’heure ? De jour ? Non, simplement une différence culturellement profonde de perception des horaires entre les Equatoriens et moi. Eh oui, quant un Equatorien vous dit « rendez-vous à 6h00 », comprenez « je vais arriver vers 07h00 et j’ai encore de la marge ». Même le capitaine du bateau devant partir pour 07H30 n’avait pas l’air vraiment pressé… A 7h50 il demandait à Emmanuella quand est-ce qu’on avait envie de démarrer… Bref, prendre le temps, c’est aussi ça l’aventure équatorienne.

Nous voilà donc en route pour une grosse heure de bateau sur le Río Guayas, ressemblant parfois étrangement à une mer intérieure au vu de sa taille impressionnante. Notre arrivée sur l’île se fait au milieu des pêcheurs, dans un port aux airs de « bout du monde ». Quelques maisons sur pilotis s’enfoncent dans l’eau grisâtre entre des embarcations délabrées, donnant au lieu une impression d’épuisement …

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Une fois pied à terre, il ne nous faut que quelques minutes pour débarquer l’ensemble du matériel et nous rendre au lieu qui nous a été assigné pour la distribution. Devant la porte du bâtiment se pressent déjà les 60 familles, que le Gouverneur de l’île a « désignées » comme étant les plus démunies. A peine à portée de voix, nous sommes assaillis de questions : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ?… des demandes empreintes de curiosité, surtout de la part des enfants qui se précipitent à notre rencontre, le sourire jusqu’aux oreilles. Il n’y a aucune impatience dans cette foule compacte et lorsqu’Emmanuella prend la parole pour expliquer, d’une voix forte et assurée, le déroulement de la journée, le silence ne met pas plus d’une seconde à s’installer.

Avec une efficacité remarquable, Emmanuella nous installe rapidement dans le bâtiment qui nous a été attribué. Celui-ci devait sans doute servir comme hôpital de fortune au vu du matériel médical d’un autre âge éparpillé un peu partout. En quelques consignes claires aux bénévoles et aux médecins accompagnant (une pédiatre et une généraliste), les médicaments et colis sont rangés et des cabinets médicaux de fortune sont installés, à peine séparés par quelques voiles et murets. Pédiatrie à gauche, médecine générale en face, distribution de colis au fond. Tout est rapidement prêt et chaque bénévole connaît son rôle. Certains assistent les médecins, d’autres gèrent la logistique, d’autres encore orientent les patients en fonction des besoins…

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La méthodologie appliquée par Emanuella pour gérer l’ensemble est simple : chaque bénéficiaire possède un ticket nominatif et numéroté suivant la liste fournie par les autorités locales. Chaque famille avec enfants bénéficie d’une consultation pédiatrique tandis que les adultes sont pris en charge par la médecine générale. Une fois les consultations terminées, chacune des familles reçoit un colis de vivre et de vêtements.

Pour ma part, mon rôle consiste justement à distribuer ces colis. Il s’agit dans un premier temps de vérifier si la personne est bien inscrite sur la liste officielle et dans un second de lui fournir un colis adapté, autant que possible, à ses besoins. Nous essayons donc tant bien que mal de connaître sa situation familiale (élément qui n’était évidemment pas sur la liste fournie par les autorités) : si elle a des enfants, si elle vit en couple, etc. Je me rends vite compte que l’exercice est souvent difficile et parfois même délicat. Les situations familiales sont souvent complexes (fille-mère, familles recomposées…) et il me faut bien l’aide et la patience de deux autres bénévoles équatoriens pour arriver à appréhender les différentes réalités.

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Au fil de la journée, je passe plusieurs fois la tête dans le « cabinet » d’Emmanuella afin de prendre quelques photos (toujours avec la permission de la personne) et d’avoir une idée plus précise du déroulement de l’opération. C’est avec un immense sourire qu’elle me répond à chaque fois, « tout va bien… pas de problème » suivi d’un « on a dépassé les 60 familles ». Elle m’avouera à la fin qu’au lieu des 60 prévues initialement, ce ne sont pas moins de 250 familles que nous avons reçues ce jour-là … Ce qui explique mieux l’impression que nous avions avec les autres bénévoles d’une file d’attente infinie à l’extérieur du bâtiment. Même sans plus de colis à distribuer, nous continuons à recevoir les gens pour les consultations médicales et parfois suivants les cas, à distribuer des vêtements que nous avions prévus en très grande quantité, « juste au cas où »…

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De 09h à 17h, Emanuella n’a pas quitté son poste, ni pour manger, ni pour se reposer. C’est un flot continu d’enfants qui sont passés par son cabinet de fortune. Elle et les autres médecins n’ont pas seulement donné de leur temps ce jour-là mais aussi un peu d’espoir à des parents inquiets. Ils ont soulagé des corps douloureux depuis des années et, surtout, ils ont pris le temps d’être à l’écoute de personnes que la société a longtemps négligées, oubliées sur une île, quelque part entre fleuve et océan…

Jon

2 réponses à “les oubliés de la Puná

  1. De quoi remplir votre mémoire de souvenirs improbables, incroyables et parfois éblouissants (heureusement, car il faut tenir bon). Une excellente année 2016 à vous deux, et vivez pleinement le reste de votre périple, car le retour au quotidien sera brutal… Feliz años à todos !!!

    Aimé par 1 personne

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