quand les enfants kirghizes trouvent chaussures à leurs pieds…

6 h du matin, une petite équipe d’ADRA est en route (soit Asel, la cheffe de projet, Bolot, un employé, Jon et moi). Nous partons pour la région de Talas, à plus de 200 kms de Bichkek, la capitale du Kirghizistan. Encore assoupis, nous voyons les lumières de la ville défiler. Bientôt, celles-ci laissent place à une route de montagne : pour rejoindre notre destination, il nous faudra franchir deux cols à plus de 3500 mètres. La vue est belle dans ce paysage aride aux tons ocre. Asel nous explique à quel point il est dangereux d’emprunter cette unique route vers Talas en hiver à cause des avalanches, la ville et sa région se retrouvent donc coupées du reste du pays en saison hivernale. A la vue des flancs escarpés et des gravats qui nous entourent, nous la croyons sur parole. Nous plaçons toute notre confiance en Bolot, qui conduit la voiture, car la route sinue dans la montagne et nous passons parfois bien près du précipice.

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6h plus tard, nous voici donc à Talas, petite ville du Nord-Ouest kirghize qui fut le théâtre de grandes émeutes pas plus tard qu’en 2010. La région où nous avons pénétré est manifestement plus pauvre que la capitale kirghize, les enfants trainent dans les rues poussiéreuses, au milieu de vaches maigres et de chiens décharnés. Les adultes, assis sur le perron des maisons, regardent passer notre jeep avec curiosité. Asel nous explique qu’ici, il n’y a pas de travail. Les familles vivent de l’agriculture et de l’élevage et les jeunes adultes quittent le pays pour trouver du travail ailleurs, au Kazakhstan voisin ou en Russie.

Notre mission des prochains jours est la distribution aux enfants de la région (via leurs écoles) de 46 000 paires de chaussures offertes par la marque « TOMS Shoes » (pour une paire achetée, une paire est offerte aux ONG internationales). Des chaussures, cela peut paraître banal mais ici, ce n’est pas rien: les chaussures coûtent très cher, beaucoup de familles ne peuvent se permettre d’en acheter aux enfants… et une fois l’hiver et la neige venus, difficile de se rendre à l’école si l’on ne porte que de simples sandales ouvertes…

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Justement, le camion transportant nos « TOMS Shoes » vient lui aussi d’arriver sur Talas ; nous le rejoignons dans un entrepôt pour commencer le déchargement. Les caisses sont très lourdes, Asel me confie le soin de prendre des photos pendant qu’elle-même gère l’administratif. Jon et Bolot se retrouvent donc à deux pour décharger le camion rempli à craquer. Heureusement, le directeur de l’école voisine envoie une dizaine d’adolescents pour leur prêter main forte. Ceux-ci ne rechignent pas à l’effort. Le ballet des caisses déchargées dure plusieurs heures, le nombre de caisses dans le camion semble interminable.

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Il ne reste plus qu’un tiers du camion à décharger lorsqu’un régiment de l’armée arrive en renfort (régiment qui était attendu depuis plusieurs heures)… enfin, le soutien est essentiellement psychologique : la plupart des soldats se postent autour du camion pour regarder tranquillement les enfants, Bolot et Jon travailler. Le chef du régiment me voit, mon appareil photo à la main : « niet ! no photo ! ». Tiens, tiens…

Nous finissons la journée de travail vers 20H, juste le temps de prendre une douche, un repas et de rejoindre notre hôtel pour la nuit : une chambre pour Asel et moi, une pour Jon et Bolot.

Le lendemain, grosse journée en perspective. Une cinquantaine de directeurs d’école sont attendus tout au long de la journée pour venir chercher les chaussures qui sont destinées à leurs élèves. Tout d’abord, ils doivent se rendre chez Asel qui leur fait remplir tout un tas de documents officiels. Ensuite, Asel remet à Bolot un bon contenant la quantité de chaque pointure nécessaire par école. Bolot demande alors à Jon d’ouvrir chaque caisse et d’y prendre le bon nombre de chaussures. Je suis censé prendre les photos mais je me rends vite compte que ce système est beaucoup trop lent. Je demande alors à Bolot, un peu réticent, les fameux bons de commande d’Asel et dispatche le travail entre lui et Jon : « Jon, 158 paires de 34 ; Bolot, 36 paires de 40, … ». Dès qu’un des deux hommes a fini, il vient chez moi recevoir l’instruction suivante. Ils sont en sueur, c’est très physique. Il faut porter beaucoup de caisses, les déplacer, les ouvrir, prendre le bon nombre de chaussures, les amener à la camionnette ou voiture du directeur et recommencer.

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Notre système est très efficace, nous ne mettons pas plus de 10 minutes par école… mais il arrive toujours plus de directeurs… les bons de commande s’entassent dans ma main et les gens dans le hangar aussi. Il y a pour plus de 3 heures d’attente, certains s’énervent. Ils se groupent autour de moi, me posent des tas de questions en russe, veulent que j’avance leur feuille de quelques places… et semblent étonnés lorsque je refuse fermement de faire précéder qui que ce soit. L’usage en cours dans le pays est plutôt d’accepter ce type de demande en échange d’un petit billet…

J’ai beau répéter que je ne parle pas russe, rien n’y fait, j’ai droit à de grandes diatribes que je trouve très drôles mais en même temps très énervantes (Bolot m’expliquera plus tard que les gens pensaient que je faisais semblant de ne pas parler russe pour ne pas avoir à leur répondre !). Le passage pour Bolot et Jon est de plus en plus bouché et il m’est difficile de donner clairement les instructions à mes deux acolytes dans le brouhaha général. Nous tentons de faire sortir tous ces gens mais il est compliqué de se faire comprendre et, à peine sortis, les voilà qui rentrent à nouveau dans le hangar. Chacun agit comme s’il allait y avoir pénurie, veut passer en premier. La situation devient un peu tendue et notre petite équipe de trois est sur la défensive.

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Cependant, la situation s’envenime carrément lorsque Bolot décide, un peu maladroitement, de faire passer une école de la fin de la liste avant les autres car cette école partage une voiture pour le transport des caisses avec une autre école, déjà chargée, qui ne peut l’attendre d’avantage. Evidement, personne n’est dupe et le ton monte. Nous laissons Bolot gérer sa « gaffe », de toute façon, nous ne comprenons rien à ce qui se dit. Une demi-heure de cris, de grands gestes… Je suis prise à parti plusieurs fois mais je continue à clamer que je ne parle pas russe (il faut bien que je tienne mon rôle jusqu’au bout 😉 ), ce qui met certains au bord de la crise de nerf… le travail est au point mort.

Bolot finit par avoir gain de cause et l’école qui a été avancée est chargée en moins de 5 minutes. Une demi-heure de cris pour moins de 5 minutes de chargement, je me demande vraiment qui a été gagnant… Malheureusement, entretemps, de nouvelles écoles sont arrivées. Asel me dit qu’il y en a 20 de plus que prévu… 70 écoles donc. Notre seule solution pour que tout le monde soit servi dans la journée est de faire sauter notre pause déjeuner et de travailler en continu.

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La dernière directrice arrivée se rend compte du temps d’attente. Elle vient minauder chez Asel et moi en expliquant qu’elle est malade et qu’il faut la faire passer avant les autres… notre réponse est ferme « niet » (pas de chance, nous l’avons aperçue en grande forme quelques minutes auparavant…). Elle ne se démonte pas et commence à nous faire un cinéma incroyable. Nous restons inflexibles : « niet ». Il ne lui reste plus qu’à attendre son tour, tout en nous fusillant du regard…

Nous sommes soulagés lorsque la journée prend fin. Jon et Bolot n’ont pas arrêté de charger et décharger des caisses, ils sont noirs de crasse et de sueur.

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Nous nous détendons autour d’un bon repas : des lëghmën, sortes de nouilles faites maison baignant dans une bouillon poivronné accompagné de légumes goûteux, et des chachlyck, délicieuses brochettes de bœuf braisées. C’est aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur Asel et Bolot, l’ambiance est très bonne.

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Le lendemain, nous commençons la journée par attendre… attendre qu’Asel reçoive un certain papier de l’administration (on la fera poireauter plus d’1h30 pour un entretien de 5 minutes…), attendre que les dernières écoles se présentent pour venir chercher leurs chaussures (autant les premières écoles étaient pressées, autant les dernières se font prier), attendre la valse des personnalités officielles qui viennent contrôler où nous en sommes…

Il est ensuite temps pour nous de commencer la tournée des écoles. Notre but est de vérifier si la distribution des chaussures y a été correctement effectuée et, en même temps, de prendre quelques photos des enfants pour pouvoir faire un retour auprès de « TOMS Shoes ».

A notre arrivée, les directeurs d’écoles se montrent autrement plus mielleux que lors de la distribution et chacun se fait une fierté de nous montrer son établissement. Le manque de moyen est visible : les sanitaires se résument à quelques trous immondes à l’extérieur, les bâtiments sont décrépis, il y a peu de matériel… Nous avons l’impression d’être dans un autre temps : enfants en uniforme, filles en jupe, grands bancs en bois, salut debout lorsque nous entrons en classe, discipline « à l’ancienne »…

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Les enfants sont un peu impressionnés par l’appareil photo, difficile de décocher des sourires, il faut les mettre en confiance. (ci-dessous, Asel tente d’apprendre à un petit garçon à sourire… l’effet n’est pas vraiment réussi 😉 )

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Certains portent déjà leur « TOMS Shoes », d’autres les enfilent lorsque nous arrivons. Mais déjà la cloche retentit et les élèves se précipitent dehors.

Nous avons également terminé notre journée… et une belle surprise nous attend pour la soirée : Asel nous invite chez des parents à elle. Nous sommes accueillis comme des rois, entre thé, pâtisseries faites maison et fruits du jardin. La pièce est entièrement recouverte de tapisseries, nous nous asseyons sur des coussins, autour d’une table basse.

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Lorsqu’elle apprend que nous sommes Belges, la grand-mère de la maison n’en revient pas : toutes les tapisseries que nous voyons aux murs proviennent de Belgique ! Elle les a achetées il y a plus de 60 ans au marché noir. Du coup, la famille est hilare : nous avons pris des photos de tapisseries qui sont en fait de notre pays, ça n’a aucun intérêt. Nous sourions doucement : nous avons un gros doute sur la « belgitude » de ces tapisseries, ne fut-ce que par les motifs orientaux, mais nous ne voulons pas casser une croyance vieille de plus de 60 ans…

Dernier jour. Nous embarquons dans la jeep conduite par Bolot pour nous rendre dans une zone encore plus reculée, à la frontière avec le Kazakhstan. C’est dans cette région très pauvre que se trouvent les dernières écoles que nous devons visiter. Nous passons devant de grands lacs pratiquement asséchés au-dessus desquels émerge la tête de Lénine, taillée dans la montagne. Selon les rumeurs, le gouvernement vendrait illégalement l’eau des lacs au Kazakhstan… ce qui expliquerait leur niveau anormalement bas et l’aridité de la région…

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Les routes se transforment en pistes caillouteuses, les voitures font place à de grandes charrettes tractées par des ânes et quelques têtes blondes font leur apparition parmi les enfants. Nous nous en étonnons auprès d’Asel, elle nous explique que la population de cette région est essentiellement kurde. Ces écoles semblent clairement encore plus pauvres, beaucoup d’enfants ne sont pas présents en classe car ils travaillent dans les champs. Les « TOMS Shoes » sont déjà brunes de poussière, ce qui prouve qu’elles sont portées, cela nous fait plaisir. Nous prenons encore quelques photos.

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Enfin, nous nous rendons dans la dernière école… et nous avons droit à une belle surprise : de gros bouquets de fleurs et une avalanche de remerciements.

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Nous sommes fourbus mais nous avons tous le sourire aux lèvres. Il ne nous reste plus qu’à rentrer à Bichkek…

Mag

2 réponses à “quand les enfants kirghizes trouvent chaussures à leurs pieds…

  1. Le pied pour des pantouflards ! Allez Jon ! Encore une fois une répartition douteuse du travail ! La tête et les jambes, quoi ! Bravo les deux, et prenez soin de vous aussi. Bises

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